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1950-2020 Sinbad 70 années de communauté

Depuis 24 ans, François Frey, Président fondateur du Yacht Club Classique et son «Sinbad» partagent la poésie des navigations nocturnes, la chaleur les dîners à refaire le monde dans le carré de velours rouge, immuablement renouvelé… et la rude exigence des travaux d’hiver. Alors tant mieux si depuis qu’il est rochelais, le bateau vert a également contribué à développer une culture locale longtemps unique en France ou en Ecosse… et qui fait son chemin aujourd’hui bien loin d'eux, dans la conservation et la compréhension d’une flotte historique, dédiée au plaisir renouvelé de l’Océan.

An Seann-Chaidreachas

Juillet 2007, sur les pontons du Royal Northern and Clyde, Rhu :

Je finis d’amarrer «Sinbad» et savoure ce premier instant de calme depuis 10 jours de navigation pénible contre les vents forts du Canal de St Georges, à le convoyer vers ses eaux natales. Le rendez-vous pris deux ans plus tôt avec les organisateurs du Championnat du Monde des 8M est honoré ! «Sinbad», le précurseur de la jauge des 8CR, est bien arrivé par voie de mer, quand les camions déchargent encore «Aile VI» et «Carron II».

Un couple de locaux bien décidés file vers le bateau : le monsieur a l’œil aguerri du jaugeur international qui a vu tous les bateau du Firth of Clyde depuis plus de 60 ans… il croit se souvenir, alors il veut voir !

Son épouse semble le noyer de paroles, sans regarder la coque vert sombre. “Is she «Sinbad»? ” demande-t-il, malicieux. Toujours sans un regard, elle le coupe : “That’s impossible, you know!”. Alors que mon sourire a déjà répondu, je complète : “Why is this impossible?”. La réponse fuse “You know, my son : «Sinbad» is blue !”. Tous les deux avaient, à l’adolescence, usé leurs fonds de cirés sur les bancs du bateau, à l’invitation de William «Bill» Strang, Commodore du Clyde Cruising Club, son second patron.

Après 33 ans d’errance, Sinbad-le-vernis puis Sinbad-le-bleu revient à la maison. Il est devenu Sinbad-le vert et il est français, ce qui est finalement la même chose depuis 1295 et cette Auld Alliance (An Seann-Chaidreachas, en gaélique) qui lie les deux royaumes et dont le poète Alain Chartier dit en 1428 qu’elle « n'a pas été écrite sur un parchemin de peau de brebis mais gravée sur la peau d'homme, tracée non par l'encre mais par le sang ».

«Sinbad» semblait déjà le savoir lorsqu’en 1996 il est venu grossir les rangs de la jeune flotte des classiques du Musée Maritime de La Rochelle, son nouveau port d’attache.

Communauté de marins et d'artisans-artistes

Monument historique français depuis 1999, «Sinbad» est une mémoire vivante issue de familles distinctes : celles des marins, des architectes et des charpentiers, que ce canote semble toujours avoir su réunir à son bord. Les uns et les autres ont chargé ce bateau d’expérience, de force et d’émotions issues de leurs vies à bord et autour de lui. «Sinbad» sait les liens de ceux qui l’ont construit, qui naviguent et vivent autour du bateau, quelles que soient les périodes et les durées concernées ; cette communauté est plus importante que tout le reste, tant elle transpire des pores de toutes les essences du voilier.

Susan Mylne, fille de Alfred « Freddie » Mylne, constructeur de «Sinbad» et successeur de «Uncle Alfred» Mylne, créateur du cabinet d’architecture navale en 1896, nous raconte :

« Mes premiers contacts avec Sinbad datent de mon enfance dans les 60s, quand j’accompagnais mon père à Port Bannatyne sur l’Ile de Bute, lorsqu’il rendait visite à son ami Bill Strang. J’étais toujours fascinée par l’exploration d’autres voiliers que notre Medea et je me souviens encore de ses capitonnages rouges ! En hiver, je jouais à Ardmaleish au chantier et j’adorais regarder les charpentiers préparer Sinbad et les autres bateaux pour la nouvelle saison… les parfums de bois fraîchement raboté, des vernis et de la peinture sont encore dans mon nez ! ».

Depuis 1950, rien n’a vraiment changé et les liens qui unissent désormais Paul Bonnel, restaurateur majeur du voilier en 2002-2003 au chantier du Guip de l’Ile aux Moines, semblent aussi forts que ceux de Campbell Leitch, le plus ancien survivant de l’équipe qui construisit «Sinbad», que nous avons eu le privilège d’accueillir à bord en 2007, lors d’une escale arrosée à Rothesay ! Paul complète en expliquant que la prise en mains par un nouveau charpentier est une rencontre et une découverte réciproque.

Naviguer, faire vivre et transmettre une culture

Dans son opus de l’hiver 1950, «The Yachtsman» présente «Sinbad» comme pourvu d’ :

« une coque orthodoxe par sa forme et sa construction, présentant un compromis entre confort intérieur et vitesse dans toutes les conditions. C’est un bateau stable et bien équilibré à la barre. La simplicité de son gréement est telle qu’elle ne réclame aucun commentaire. Il a gagné confortablement sa première et seule régate à ce jour ».

Comment mieux résumer sa capacité à répondre à l’exigeant programme imposé par Allan McKean, son premier propriétaire, qui avait déjà fait construire par Mylne le ketch «Mingary» dans les années 20 puis un premier «Sinbad», perdu lors d’une opération d’espionnage au large de la Norvège pendant la guerre ?

C’est pour les instants partagés en croisière et en régate que le bateau a été conçu et la victoire éventuelle est juste une friandise à goûter quand elle s’offre. Sylvia Meade, seule femme propriétaire du voilier, de 1968 à 1974, se souvient qu’elle a eu « à composer avec des mers parfois rudes, le long de la côte ouest de l’Ecosse et vers l’Irlande. Nous avons traversé une tempête de Force 10 lors d’un voyage en mer d’Irlande de Portpatrick vers le Belfast Lough, qui finit en première page des journaux après que des arbres aient été déracinés. Nous avons poursuivi sans encombre notre navigation vers l’Ile de Man et Dun Laoghaire, à Dublin. »

Naviguer est une ambition bien singulière qui relie les hommes par-delà les cultures, les frontières et le temps. Notre passion parfois masochiste pour la navigation sur un Océan rêvé est inscrite dans notre chair autant que dans l’histoire des bateaux auxquels nous appartenons pour un temps. Quand, planchant avec Patrick Schnepp, Bertrand Chéret, Claude Harlé, Jacques Taglang, Michel Villeneau, François Bellec et l’irremplaçable Bernard Ballanger sur les statuts de ce Yacht Club Classique que nous portions sur ses fonds baptismaux, nous avons cherché à coucher sur le papier une tentative de définition du « yac classique » nous avons d’abord imaginé que ce devait être un « bateau joliment conçu et réalisé à l’unité, suffisamment passionnant pour que des propriétaires et des charpentiers successifs l’aient conservé plus de 50 ans »… Bien sûr cette belle idée fit long feu devant une avalanche d’objections juridiques et réglementaires, mais la formule est plus que jamais appropriée, à l’heure de son 70ème printemps.

François Frey